Né le 18 septembre1920 au Fuilet, il va à l’école publique dès cinq ans et garde toute sa vie un très bon souvenir de son instituteur qui enseigne aux enfants « la démocratie, la république, la liberté, le sens de l’honneur, la patrie, le respect de la personne humaine et du bien d’autrui, l’honnêteté, la probité et bien d’autres valeurs », raconte-t-il dans son livre-témoignage (« Stück 72889 – Cobaye humain à Dachau »). Interne au collège St Joseph à Ancenis, il décide à 16 ans de ne pas poursuivre ses études. Il apprend avec son père et ses oncles le métier de marchand de bestiaux. A 18 ans, il veut devenir officier et servir son pays. Après la déclaration de guerre, encore mineur, son père, ancien combattant de 14-18, refuse de l’autoriser à s’engager pour la durée de la guerre. Il se battra autrement. La vie est de moins en moins supportable sous l’occupation allemande pour Clément Quentin. Il tente de partir pour l’Algérie via l’Espagne. Sa tentative échoue. Il essaie de rejoindre Londres par bateau mais c’est un deuxième échec. Il cherche des gens qui auraient les mêmes idées que lui, qui respectent les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Fin 1942, il trouve un contact et rejoint le mouvement « Libération Nord », puis, début 1943, fait également partie du réseau Cohors Asturies de Basse-Loire sous le pseudonyme de Quérian, un réseau étroitement lié au mouvement Libération Nord. Clément Quentin est chargé de recruter et de former des agents spécialisés dans le renseignement, le sabotage et le parachutage. Le but est de rapporter des informations sur les mouvements de troupes, les soldats en stationnement, les convois, sur les centrales électriques, les dépôts de carburants, les réquisitions, le comportement de la gendarmerie, du maire. En 1944, Clément Quentin se retrouve à la tête de 4 équipes collectant des renseignements.
Le 26 avril 1944, Clément Quentin est arrêté dans la soirée à son domicile par deux agents de la Gestapo. Incarcéré à la prison d’Angers, il reste au secret et les interrogatoires commencent le 6 mai qu’il subit pendant un mois et demi mais Clément ne craque pas. Même sous la torture, il refuse de dénoncer ses amis. Condamné à mort le 8 juin, il pense être fusillé mais est acheminé deux jours plus tard en car avec d’autres membres de son réseau pour Paris et Compiègne.
Au bout d’une semaine à Compiègne, il part, le 18 juin, pour l’Allemagne dans un wagon à bestiaux, à cent par wagon. Au bout de quatre jours et trois nuits les portes s’ouvrent. Il est arrivé en gare de Dachau. Il marche sur une petite route, en fin de la première colonne des prisonniers, encadrés par des SS et des chiens et arrive au camp où les déportés deviennent de « simples numéros ». On lui attribue un matricule. Il est désormais le Stück 72889.


En découvrant les détenus du camp, Clément Quentin prend conscience de ce qui l’attend. « Je vois des cadavres ambulants, des êtres drôlement affublés qui n’ont plus que la peau sur les os.  Des yeux hagards leur sortent des orbites qui vous regardent sans vous voir. »
Il endure les humiliations, le froid, la faim, la maladie. Affecté au kommando extérieur de Dickerhoff, il doit porter des sacs de ciment, des poutres, pataugeant dans la boue, sous la pluie. Il parvient à se faire affecté comme tourneur dans un kommando travaillant pour l’usine BMW à Allach. Il est à l’abri des intempéries. Mais il attrape la diphtérie. Il doit retourner au camp de Dachau est dirigé vers le Block des contagieux du Revier. Outre la diphtérie et ses complications, il est atteint d’une broncho-pneumonie double, d’une angine Vincent, puis fait une pleurésie au poumon droit. Le Dr. Marceau, un déporté français, l’aide comme il peut. Mais il est transféré du Block 11 au Block 5, le block des expériences où officient des « médecins » SS. Les nazis pratiquent sur lui de terribles expérimentations pseudo-médicales, il se voit inoculer quotidiennement plusieurs piqûres de strychnine, il devient un cobaye, reçoit des décharges électriques ; il en réchappe par bonheur. A bout de forces, il est déposé, début janvier, au block 30 des invalides, non loin du crématoire, destiné à mourir car aucun cobaye n’en sort vivant. Il attend la mort. Mais il survit à cet enfer dantesque.

 

Amsterdam 2013
Dachau 2017


Le camp est libéré le 29 avril 1945 par les Américains. Clément Quentin est rapatrié et ne pèse guère plus de 25 kilos. Il n’a pas encore 25 ans, mais se décrit comme « un vieillard ». Il souffre du typhus, de la tuberculose. Rentré en France, il est soigné par le docteur Bernou, président des phtisiologues français. En mai 1946, il part dans la maison de repos de Giversac à Dôme en Dordogne. Il ne peut reprendre le travail qu’en 1947. Il se marie en 1948 avec Monique. Le retour à la vie normale sera long. Les crises d’angoisse, les cauchemars sont fréquents et persistants, notamment jusqu’en 1972. Sur le plan professionnel, il repart de zéro. Il exerce plusieurs métiers avant de créer un élevage avicole. Toujours animé par un esprit de solidarité, il sera le cofondateur de la première coopérative avicole de France en 1956 avant de devenir vice-président de la Fédération des coopératives avicoles françaises.

 


Dachau est une pierre angulaire de son histoire familiale. Clément Quentin a toujours eu le souci de partager son expérience. Un flambeau repris par ses descendants, génération après génération. Deux de ses fils se sont engagés : l’un CRS et guide de haute montagne, décédé en service commandé, l’autre, Serge, lieutenant-colonel de gendarmerie, est vice-président de l’amicale française de Dachau et membre du Bureau exécutif du CID. Son petit-fils Wilfried, adjudant-chef de gendarmerie est porte-drapeau de l’amicale française et du comité international de Dachau : « Ce qu’il nous a transmis, au-delà du devoir de mémoire, c’est d’aller de l’avant, sans se plaindre des petits tracas » (Wilfried). Sa petite fille Sandra est active au sein de l’amicale. Son arrière-petit-fils Pierre-Antoine était à Dachau avec lui en 2010 aux cérémonies commémoratives de la libération du camp. Son arrière-petite-fille Irène est allée à Dachau pour la première fois en 2016.
Clément Quentin a fait de la transmission de la mémoire un fil directeur de sa vie non seulement dans le cadre familial mais auprès des jeunes. Lorsqu’il cesse ses activités professionnelles, il intervient dans les lycées et collèges pour expliquer son engagement. On estime qu’il a touché entre 25 et 30.000 scolaires, indique son fils Serge.
Le 1er mars 2013, devant un parterre de près de cent anciens parlementaires de l’Assemblée nationale Clément Quentin a rappelé son parcours de résistant et de déporté et combien il était nécessaire de ne pas oublier que la paix est fragile, que la liberté n’est jamais gagnée et que les « dormants » ne sont pas toujours là où on les attend. C’est devant les parlementaires debout qu’il s’est vu remettre la médaille de l’Assemblée nationale.


L’an dernier, en septembre 2018, la ville de Cholet a baptisé une rue à son nom pour rendre hommage à cet homme d’exception.
Rappelons le message de Clément publié début 2013 dans le bulletin de l’amicale française :
« L’esprit de Résistance n’est pas le lot d’une catégorie spécifique de citoyens, il est notre lot à tous. La lutte pour le respect de la dignité humaine ne doit pas faiblir. (…) Au seuil de ce troisième millénaire, il convient de jeter un regard sur le siècle qui vient de s’achever, afin que les épreuves du passé soient présentes à la mémoire des hommes et des femmes qui, demain, seront en charge de l’avenir, pour qu’ils puissent élaborer une société plus juste et plus humaine, empreinte de justice et de liberté, car la liberté est une valeur dont on a conscience que lorsqu’on l’a perdue. Je suis optimiste, et suis sûr que vous, les jeunes générations, saurez entretenir cette flamme de la Résistance et qu’elle ne s’éteindra pas. »

Sylvie Graffard.